11. GROUPES DE PAROLE
Enseignement secondaire / hautes écoles
L'AIDE AUX FUMEURS A L'ECOLE : DYNAMIQUE DE GROUPE ET DENORMALISATION
Fondement de l'intervention
La moitié des adolescents fumeurs âgés de plus de seize ans formulent un voeu d'arrêter. Même inconséquent, ce désir justifie largement l'intérêt des garants du bien-être à l'école et des professionnels compétents pour l'aide aux fumeurs. Si le Décret 2006 (intransigeant, clair mais difficile à mettre en oeuvre) opère dans un schéma top-down où la contrainte est particulièrement pénible à ceux qui travaillent avec la demande, heureusement, la statistique évoquée nous donne un meilleur mandat pour l'intervention.
L'interdiction, radicale en principe, est de facto pour le consommateur nicotinodépendant... presque impossible à respecter, puisqu'il doit fumer, céder sans délais, de manière cyclique au manque. L'aide au fumeur s'inscrit dès lors (à l'école comme au travail) en référence à la double contrainte et cherche à mobiliser les ressorts intrinsèques (sentiment d'efficacité personnelle et motivation) de l'intéressé. Le fumeur, à l'école, est défensif aussitôt qu'il est offensé par l'exigence : en tant qu'adolescent non moins qu'en raison de sa dépendance...
On considère souvent, dans un cliché malheureux, que, s'agissant des ados, la dépendance est psychologique avant tout.
Ne contestons pas qu'un déterminant social (grégaire) indexe un besoin de fumer dans les moments rituels de pause ou de soulagement des contraintes (aux récrés comme à la grille, pas moins qu'en sortie). On sait aussi que la cigarette apporte au jeune adolescent le crédit, le visa que l'âge ingrat lui réclame et lui refuse. En fumant, souvent dès la puberté, le jeune aspire à la métamorphose : il congédie l'enfance ou tue l'enfant (1) mais vitalise une image adulte, alimente un imaginaire, étaie sa nouvelle identité (2). L'habitude aussi joue déjà dans le manque et les comportements qui d'enchaînent, enchaînent aussi le fumeur. Cependant, la nicotine opère sans délais : son impact au niveau des circuits dopaminergiques (soulagement/récompense) induit, par défaut, l'attente et l'inconfort... Un malaise qui rend plus aigu le temps car la nicotinémie diminue de façon rapide et linéaire : au fumeur, il faut sa dose, afin d'éviter le craving, un syndrome où se font jour la dissipation, la nervosité, l'irritabilité préjudiciables au rendement des jeunes en classe, au cours non moins qu'à la discipline... Il suffira, pour admettre à quel point la dépendance est pharmacologique auprès de la population juvénile, de considérer le besoin de fumer tôt, parfois dès la mise en train pour ne pas dire au saut du lit.
Culture et dynamique
"Jamais seul à fumer une Belga." "Belga, le geste sympa." Fumer fut normal ou normatif au point que prévaut encore la réflexion : "Pour faire comme tout le monde", en réponse - évasive - à la question du pourquoi...
De nos jours, la dénormalisation des méfaits du tabac, la cohérence accrue des politiques ont engagé la marginalisation des comportements tabagiques : un virage aux vertus limitées car les adolescents pourraient, dans un contrepied classique, y puiser les arguments du bad boy, alimenter la fronde, ériger plus que jamais la cigarette en symbole (à travers elle, on résiste à la dictature du bien-être, on s'oppose aux bien-pensant).
Dénormaliser... plus que tout changement de comportement, c'est là que résident à présent les enjeux de l'investissement du SEPT auprès des acteurs scolaires : modifier les représentations du tabac, modifier la culture de l'école (en n'omettant pas la question de l'induction par exemple (3)). Aussi, dès lors que l'aide aux fumeurs fait l'objet d'une attention particulière - elle est professionnalisée dans un accompagnement de groupe -, on en tire non pas un mais deux bénéfices immédiats. Quand l'école propose un travail, un suivi relatif au tabac, nous démontrons que :
1°) des jeunes ont envie d'arrêter
2°) la réflexion "J'arrête quand je veux" ne tiens pas la route.
Symétriquement, la fréquentation du groupe authentifie de facto :
1°) que la dépendance est objectivée par les jeunes et
2°) que le projet d'en sortir n'attend pas le nombre des années
Dans le même temps, la prévention doit pouvoir sensibiliser les plus jeunes, à l'échelon du premier cycle (à cet âge critique où la question tabagique est soudain brûlante). Il s'agit de préparer la génération montante, à l'heure où les aînés pourront casser le mythe. "Fumer, c'est con (4) : c'est en somme une erreur de jeunesse."
La fonction du groupe de pairs : valoriser le combat de chacun des participants, son défi, son questionnement, sa parole...
Auprès des fumeurs adolescents, le groupe est d'une importance énorme, et ses rendez-vous - mensuels, comme à Gembloux ; voire même hebdomadaire (Ath et Châtelet) - donnent un sens à la démarche, au sacrifice, à la privation volontaire que chacun devrait, sinon, consentir en dépit de réflexions cuisantes, innocentes ou non, du genre : "'y a qu'à", "tu vois, c'était pas si difficile que ça", "tu as tenu deux jours, le plus dur est fait", "la volonté, fils, je te l'ai toujours dit", "je suis sûr que tu fumes en cachette", "ouais, t'arrêtes... et quand est-ce que tu reprends ?"... Comment pourrait-on maintenir le cap, à cet âge, à titre individuel, sans trouver des repères communs, le soutien, la résonnance et les renforcements judicieux des pairs et d'experts ?
Jamais seul à se défaire de la cigarette, au sein de ce groupe, à mettre en avant le projet d'arrêter, le jeune y trouve une importance originale, un statut, l'écho, l'impulsion d'un alter ego : si l'ambivalence est connue du fumeur, l'objectif du groupe est clair et se polarise a priori vers l'enjeu de la maîtrise (5) ou de la victoire.
Il est pertinent de consacrer deux périodes à ces rencontres : une heure vingt, pour le moins ; si possible, à midi. L'animation reposera conjointement :
- sur un enseignant relais (sinon sur un agent PSE) qui soit, pour les jeunes, identifié comme un pôle interne, accessible et dont l'écoute peut, le cas échéant, dépasser le cadre imparti (6) ;
- sur l'intervenant du SEPT, psychologue ou tabacologue, en tant que ressource occasionnelle, externe, expert (7) ...
Objectifs contenus
Sur l'empan de l'aide au fumeur, au lieu de fixer l'attention du groupe à l'endroit du sevrage, on accorde une attention primordiale à ce que nous appellerons la mise en projet (sensibilisation, travail sur l'ambivalence - importance et fonctions de la cigarette, en deçà des griefs et de la motivation disponible, à développer ; sentiment d'efficacité personnelle, entraves - et préparation). La consolidation peut, elle aussi, définir un niveau d'échange, au-delà du sevrage, aussitôt qu'il s'agit de valoriser les nouveaux repères et le statut (parfois peu confortable) expérimenté par le fumeur abstinent. Les bénéfices identifiés lors de l'arrêt, ceux qu'on escompte auparavant ; l'anticipation des manques ou des situations problématiques ; le développement de la confiance en soi, des ressources intrinsèques à mobiliser ; la valorisation des prises de conscience ou du contrôle (nombre et circonstances) ; les difficultés rencontrées, la question du bien-être ou le projet de vie ; l'assuétude au jeu, les consommations non maîtrisées : le champ des échanges, à l'évidence, est débridé car la question ne peut s'étrangler sans dommage au seul tabac.
Méthode - options
La démarche est non directive ou centrée sur la personne, et les animations balisées par la thématique invitent à construire ensemble un faisceau de références utiles, à donner du poids, dans le groupe, à la parole, à sa mise en acte, avec un lien qui réside, au fond, moins dans le statut partagé de fumeurs que dans le projet d'en sortir. Aussitôt qu'il est ouvert et librement fréquenté, c'est en effet, le désir de questionner le tabagisme et non celui de fumer qui définit l'in group.
Des foyers pilotes :
Merci aux personnes ayant permis l'avènement de ces groupes de parole : Françoise Risselin, Caroline Peers, Agnès Depotter et François Mortiaux notamment.
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(1) Le tabac ne tue jamais que des innocents...
(2) C'est aussi pour cela que l'aide aux fumeurs et la prévention pourront, mal pensées, rencontrer les défenses et mettre en boule des consommateurs qui prêtent au préventeur une intention de les infantiliser, de les sermonner, de les manipuler, de les castrer... D'où l'investissement relatif à l'exploration de l'imagerie publicitaire et des forfaits de l'industrie du tabac : l'occasion pour ceux qui n'y voyaient que du feu d'objectiver ce qui fit le succès de la cigarette et, parallèlement, les noirs desseins des manufactures qui les ont crû stupides et les jugeaient vulnérables.
(3) On sait qu'au sein de l'établissement, le tabagisme impénitent voire ostentatoire (ainsi que les propos désobligeants) de certains adultes affaiblira de façon problématique un dispositif orienté vers l'éviction du tabac.
(4) Un slogan dont le vecteur était le gouvernement fédéral mais qui fait jeune, indiscutablement.
(5) La maîtrise est illusoire aussitôt que l'addiction définit comme un lien féodal... Mais la réduction des risques est un concept, une étape à laquelle adhèrent les jeunes ou les travailleurs qui ne feront, dans un premier temps, que se mettre en conformité avec une interdiction contextuelle de fumer.
(6) Le jeune encouragé dans un questionnement personnel, pourrait avoir besoin d'évoquer des souffrances, des problématiques étrangères ou tangentielles à son tabagisme (égarement, solitude, angoisses...). A Gembloux, nous avons pu compter sur la co-animation d'Albert Martinot du Centre de Santé, qui pouvait relayer ce travail dans le champ de l'écoute, avec une orientation de systémicien.
(7) Aux jeunes, un jour, qui me remerciaient chaleureusement pour mon investissement de coach au sein du groupe, j'ai rétorqué : "ça me touche et sachez que j'apprécie beaucoup mon passage ici, mais je suis payé pour ce que je fais ; c'est pour vous seuls que votre école m'a recruté comme expert... Il y a des gens dans cette école, ici comme à la direction, qui ont payé pour ce projet, pour ce travail que nous faisons, mis ce budget sur la table, investi parce qu'ils ont confiance en vous, parce qu'ils croient en vous".